Et de 12 pour Sophie Lavaud ! Samedi 2 octobre, la Franco-suisse ajoutait le Dhaulagiri (8 167 m) à sa liste des plus hauts sommets du monde. Désormais, elle tend un peu plus vers le fameux record des quatorze « 8 000 ». Une fois le Lhotse (8 516 m) et le Nanga Parbat (8 126 m) gravis, elle rejoindra ces trois femmes qui ont marqué l’histoire de l’alpinisme, Edurne Pasaban, Gerlinde Kalterbrunner et Nives Meroi.
Le 16 octobre 1986, sur le Lhotse (8 516 m), Reinhold Messner devient le premier alpiniste à vaincre les quatorze sommets au monde de plus de 8 000 mètres. Depuis, 39 hommes ont succédé à ce pionnier. Mais il faudra attendre 2010 avant de voir une femme inscrire son nom sur la liste. Aujourd’hui, elles sont trois : Edurne Pasaban, Gerlinde Kalterbrunner et Nives Meroi.
Dans un milieu souvent qualifié de machiste, le premier « 8 000 » féminin est réalisé en 1974 par une équipe japonaise qui se dresse au sommet du Manaslu (8 163 m). L’année d’après, enfin une femme sur le toit du monde ! Une réussite de Junko Tabei, également alpiniste nippone. Côté Occident, la Polonaise Wanda Rutkiewicz comptait huit « 8 000 » et la Française Chantal Mauduit six avant de disparaître en montagne respectivement en 1992 et 1998. La quête des quatorze « 8 000 », une aventure engagée, très risquée - notamment sur le Kangchenjunga (8 586 m), l’Annapurna (8 091 m) et le K2 (8 611 m) - qui fascine encore.
Edurne Pasaban : première femme à en finir avec le quatorze « 8 000 »
Originaire du Pays Basque, Edurne Pasaban fait ses premiers pas d’alpiniste dans les Pyrénées catalanes, chaîne de montagne qui deviendra ensuite son lieu d’entraînement pour les expéditions himalayennes. À l’âge de 16 ans, lors d’un trip dans les Alpes, elle ajoute à sa liste de courses le Mont Blanc (4 807 m), le Cervin (4 478 m) et le Mont Rose (4 634 m). L’année d’après, elle s’offre son premier « 6 000 » avec le Chimborazo (6 268 m), volcan d’Équateur.
En 2001, avec l’aide d’oxygène artificiel, elle gravit l’Everest (8 848 m). Deux ans plus tard, elle enchaîne la trilogie Gasherbrum I (8 068 m) – Gasherbrum II (8 035 m) – Lhotse (8 516 m). Mais comme elle le souligne souvent, pour elle, son sommet le plus difficile fut de sortir de la dépression, maladie qui l'a hantée entre 2005 et 2006 à la suite d’une expérience traumatisante sur le K2 (8 611 m). Amputée des doigts de pieds, elle a songé un temps à abandonner l’alpinisme avant de poursuivre ses rêves de montagne. « J’avais 32 ou 33 ans. Je me demandais si ce que je faisais avait du sens. J’ai vu mes amis fonder des familles, mener une vie routinière, faire ce que la société définit habituellement comme étant la "norme". Ils avaient tout ce que j’avais laissé derrière moi pour me consacrer à la montagne. Cette comparaison a failli m’anéantir. Mais une fois que j’ai réalisé que ce sont les montagnes elles-mêmes qui ont donné un sens à ma vie, j’ai eu la force de combattre la dépression » expliquera-t-elle plus tard à nos confrères de Planet Mountain.
En arrivant le 17 mai 2010 au sommet Shishapangma (8 013 m) avec son équipe composée de très forts alpinistes (Ferran Latorre, Juanito Oiarzabal entre autres), l’Espagnole devient la première femme à gravir les quatorze « 8 000 ». Un mois plus tôt, la Sud-Coréenne Oh Eun-sun avait revendiqué l’exploit mais certaines de ses ascensions ont été mises en doute, particulièrement celle du Kangchenjunga (8 586 m). Lancée dans la course effrénée aux sommets de plus de 8 000 mètres, l’Asiatique déployait une énorme logistique, à en faire trembler plus d’un puriste (surutilisation des sherpas, de l’oxygène et de l’hélicoptère pour se déplacer entre les camps de base).
Après avoir consacré dix années de sa vie à la montagne, Edurne donne désormais des conférences en entreprise sur la motivation et le travail en équipe tout en gérant une agence de voyage dans le Val d’Aran, sa région natale. Elle a également créé la fondation privée « Mountaineers for the Himalayas Edurne Pasaban » qui rassemble des alpinistes soucieux du bien-être autant social qu’économique des régions népalaises, tibétaines et pakistanaises.
Pendant sa quête des quatorze « 8 000 », elle a été suivie par l’émission « Al Filo de lo Imposible » qui lui a permis de financer ses expéditions. Un extrait montrant son arrivée victorieuse sur le Shishapagma (8 013 m) est à retrouver ci-dessous.
Gerlinde Kalterbrunner : les quatorze « 8000 » en style alpin
Infirmière de formation, passionnée de ski, l’Autrichienne Gerlinde Kalterbrunner se tourne peu à peu vers l’alpinisme. À 16 ans, après avoir vu des photographies des montagnes de la chaîne Karakoram (où se situe notamment le K2), elle rêve des plus hauts sommets. Economisant le moindre schilling pour organiser ses expéditions, elle gravit le Broadpeak (8 027 m) à 23 ans. Après son succès sur le Nanga Parbat (8 126 m), son cinquième « 8 000 », elle devient alpiniste professionnelle en 2003.
Le 23 août 2011, derrière Edurne Pasaban, loin des grandes expéditions et des guides, après trois échecs Gerlinde vient à bout du K2 (8 611 m), par le pilier Nord avec son mari Ralf Dujmovits, incontournable alpiniste, enchaînant ainsi les quatorze « 8 000 », à 40 ans. En style alpin – avec un minimum d’équipement, sans oxygène, sans porteurs – ces ascensions sont particulièrement difficiles. « J’ai toujours dit aux médias que je ne faisais pas la course aux 8 000 même s’ils n’y croyaient pas. […] Je me fichais de savoir si j’étais la première, la deuxième ou la cinquième femme à y arriver. Ce qui est important pour moi, c’est de grimper sans l’aide de Sherpas ou de porteurs de haute altitude et sans oxygène » expliquera-t-elle à Outside. Une philosophie qui va avec son désir d’écouter ses intuitions et d’être en harmonie avec les éléments naturels.
Par la suite, elle s’éloignera des 8 000 et évoluera sur des sommets plus accessibles. Désormais, elle n’accorde plus aucune importance aux records et mène une vie simple entre montagnes, méditation, yoga et véganisme. De temps en temps, elle donne des conférences où elle transmet ses expériences.
Retour sur son histoire avec le sommet du K2. À visionner ci-dessous.
Nives Meroi : les quatorze « 8 000 », main dans la main avec Romano
En 2007, sur le sommet de l’Everest, accompagnée de son mari Romano Benet, l’Italienne Nives Meroi devient la première femme à avoir gravi plus de 10 sommets de 8 000 mètres.
Deux ans plus tard, sur les flancs du Kangchenjunga (8 586m), troisième plus haute montagne du monde, Romano est pris d’une fatigue soudaine. Il ne peut plus avancer et suggère à Nives d’aller seule au sommet. Mais elle refuse et entame avec lui une longue descente sans que l’état de ce dernier ne s’améliore. Quelques semaines plus tard, ils apprennent que Romano est atteint d’aplasie médullaire osseuse, une malade rare dans laquelle plus aucun globule rouge n’est produit. C’est alors le début d’une lutte qu’ils qualifieront de « quinzième sommet », racontée dans le livre écrit par Nives, Je ne te ferai pas attendre dans lequel elle s'interroge par exemple sur la limite entre la volonté d'atteindre ses propres objectifs et l'avidité.
Restée avec Romano pendant sa maladie, Nives a repris la quête des 8 000 avec lui. Après une greffe de moelle osseuse et une longue convalescence, le 17 mai 2014, ils peuvent à nouveau partager leur passion. Leur retour discret sur le Kangchenjunga (8 586 m), hors de l’attention médiatique, en dit bien plus qu’un communiqué de presse. Toujours ensemble, en 2017, au sommet de l’Annapurna (8 091 m), ils signent l’ascension des quatorze « 8 000 » sans oxygène, sans porteurs et sans camps préinstallés. Nives a alors 56 ans.
Aujourd’hui encore, les deux alpinistes continuent de gravir des sommets. En 2019, ils ont notamment tenté l’ascension du Kangbachen (7 902 m).
Pour en savoir sur Nives Meroi, Outside vous conseille le livre écrit par Erri De Luca, auteur, poète et ami de voyage de l’alpiniste, Sur les traces de Nives, ouvrage où réflexions côtoient récits d’altitude.
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