Kilian Jornet, Bertrand Piccard et tant d’autres contraints de prendre souvent l’avion compensent aujourd’hui leurs déplacements polluants via des sociétés spécialisées, plantant notamment des arbres. Un système encore mal connu de la plupart des voyageurs.
Comment ça marche ? Combien ça coûte ? Explications, test à l’appui.
Bien sûr vous recyclez, vous vous déplacez autant que possible à pied ou à vélo et tentez de manger bio. Reste qu’il suffit d’un vol long-courrier pour alourdir votre bilan carbone et ruiner tous vos efforts de l’année. Un dilemme auquel sont confrontés en première ligne les surfeurs comme les freeriders, parcourant le monde au rythme des compétitions, mais aussi la plupart des amateurs d’outdoor, tentés un jour ou l’autre de pousser jusqu’au Népal ou au Chili pour une expédition longuement préparée.
Doit-on pour autant y renoncer. Pas vraiment. S’il est évident que ce vol long-courrier doit rester occasionnel et surtout associé à un long séjour sur place, son impact polluant peut par ailleurs être d’une certaine façon « compensé ».
Quel est le principe ?
La démarche est simple : votre voyage va polluer l’atmosphère en rejetant une somme de CO2 dans l’atmosphère que vous allez compenser en la contrecarrant par une action qui aura pour effet de « neutraliser » notre C02. Par exemple en plantant des arbres; mais ces interventions ne se résument pas à cela.
Ce marché de la « compensation carbone » vise plus largement à financer des éco-projets dont l’activité économise des gaz à effet de serre (GES). Il existe plusieurs façons de « compenser » le carbone émis : planter des arbres, construire des habitations mieux isolées dans les pays défavorisés, développer l’utilisation d'énergies renouvelables telles que le solaire ou l’éolien. Des sites très pointus comme atmosfair.de demande même de spécifier le modèle d’avion utilisé pour déterminer au mieux l’impact du vol et la compensation qui s’imposerait.

Quel opérateur, quel label choisir ?
Le marché des particuliers présente une large palette d’offres et comme il n'est pas réglementé, on trouve une grande diversité de méthodes de calcul des émissions comme de certifications et de suivis des projets. Dans ce contexte de concurrence, seuls les labels existants offrent une certaine garantie pour le client.
Trois prédominent à l’échelle mondiale.
- -Le label de l’ONU, le plus strict.
- -Le label Voluntary Carbon Standard (VCS), d’envergure internationale et basé sur les mécanismes du protocole de Kyoto, il valide, mesure et surveille le bien fondé de chaque projet de compensation carbone.
- -Le label Gold Standard - développé par le WWF et mis en place par la Fondation Gold Standard qui œuvre dans les domaines du changement climatique et des énergies renouvelables- il attribue sa propre certification aux projets de compensation carbone.
En France, l’État, par le biais du Ministère de la Transition Écologique, a lancé un nouveau label en 2018, le « label bas-carbone », élaboré par l’I4CE (Institute for Climate Economics ), spécialisé dans la certification des projets du secteur forestier et agricole comme le reboisement, la gestion forestière améliorée et l’élevage d’animaux. Ce label intègre également les bénéfices socio-économiques des projets.
Parmi les centaines d’entreprises nous invitant à payer pour compenser nos émissions, nous en avons sélectionné trois qui, à nos yeux illustrent ce complexe marché : Les Allemands de Atmosfair.de, le site français de la Fondation GoodPlanet, lancé par Yann Arthus-Bertrand et le site suisse MyClimate, parrainé par l’explorateur- aéronaute - scientifique Bertrand Piccard et utilisé notamment par Kilian Jornet.
Comment compenser un Paris - Tokyo ?
Concrètement, nous avons contacté les trois sociétés sélectionnées pour une simulation de compensation carbone pour un voyage au Japon comprenant un vol long-courrier Paris - Tokyo en aller-retour sans escale. Les résultats nous ont troublé par leur disparité.
MyClimate nous invite à verser 76 euros pour « séquestrer » les 3,2 tonnes de CO2 estimées de notre voyage. Et, point non négligeable, la société nous donne le choix de la catégorie dans laquelle nous aimerions voir notre argent investi. Parmi les projets internationaux, nous pouvons ainsi sélectionner une région en particulier : le Kenya et la création de fours solaires, le Nicaragua pour y effectuer un reboisement ou, la Suisse pour soutenir des projets de protection climatique.
Le second opérateur, l’Allemand d’Atmosfair, établit notre pollution à 5,097 tonnes de CO2 pour le même vol aller-retour, un bilan qu’il propose de compenser pour la somme de 118 euros. Ici, pas le choix, notre argent visera à développer des projets d’énergies renouvelables dans des pays défavorisés. L’algorithme nous informe au passage que si nous souhaitons tenir nos engagements de limitation de hausse de la température à 2°C d’ici 2050, chaque être humain sur terre ne devrait pas dépasser les 2,3 tonnes de rejet de CO2 par an.
La troisième entreprise, GoodPlanet, évalue notre impact à 4,27 tonnes soit 2,37 fois ce que la Terre peut supporter par personne par an pour stopper l'augmentation de l'effet de serre. Le coût de notre compensation est estimé à 93,86 euros qui iront à des projets de facilitation d’accès à une énergie renouvelable et durable et à la valorisation des ordures ménagères.
De 5 à 3,2 tonnes estimées, il y a une vraie marge ! Le coût s’en ressent forcément, d’autant qu’il n’existe pas de prix fixe de la tonne de carbone sur le marché de la compensation pour les particuliers.
Ma compensation sera-t-elle vraiment efficace ?
La question s’impose, car en dépit d’une loi internationale imposant un label commun, le marché laisse la porte ouverte à des dérives, voire à des arnaques. Faute de réglementation, plusieurs méthodes de calcul des émissions se trouvent en concurrence, tout comme diverses certifications, sans parler de suivis de projets pas toujours pertinents ni très transparents.
Dans l’absolu, le seul absorbeur naturel de CO2 est l’arbre et les végétaux en général, qui captent ce gaz et le transforment en oxygène. En réalité, dire que notre Paris - Tokyo sera neutre en payant un reboisement n’est pas si simple, car ces arbres ne seront « adultes » et opérants, que des dizaines d’années plus tard. Planter pour compenser serait une sorte de « crédit environnemental » versé à la planète.
Clément Fournier, Expert RSE et Développement Durable, rédacteur en chef du média online Youmatter, rappelle qu’en moyenne, un arbre nouvellement planté stocke entre 10 et 50 kilogrammes de CO2 par an. Lorsqu’il aura atteint 15 ans, ce même arbre sera en capacité d’en stocker entre 50 et 60 kilos par an pour une moyenne estimée à 35 kilogrammes de CO2 absorbés par an au cours de sa vie.
Selon ces chiffres, notre Paris - Tokyo aller-retour arrondi à 4 tonnes nécessiterait la captation de CO2 de 114 arbres en un an. Mais la vulnérabilité des plantations aux risques naturels impose une réserve : tempêtes, incendies, inondations et maladies peuvent atténuer ces prédictions. Planter des arbres coûte que coûte pourrait aussi entrainer un violent bouleversement pour la biodiversité déjà en place dans une prairie qu’on remplacerait par une forêt. Ainsi, même si le bilan carbone pourrait être favorable, l'écosystème pourrait en pâtir durement.
MyClimate, simple, labellisé et transparent
A l’heure du choix final, MyClimate a donc retenu notre attention par sa simplicité, son label « Gold Standard » et sa transparence quant au choix du projet ou des projets à développer. Choisir des méthodes de compensation de carbone dans plusieurs secteurs semble en effet pertinent car potentiellement moins risqué.
Bertrand Piccard, membre du comité de parrainage de MyClimate et ambassadeur itinérant des Nations Unies, apporte un éclairage intéressant dans une tribune sur la compensation carbone qu’il aimerait voir se généraliser chez les compagnies aériennes. De 4 euros par passager en classe économique sur un vol européen à 200 euros sur un vol transocéanique en classe affaire. « Quand deux passagers du même vol ont payé leur billet, l’un 25 euros et l’autre 250 euros, qui va remarquer qu’il y a quelque part 4 euros d’offset carbone ? », explique-t-il à l’occasion du salon de l’aéronautique de Paris au mois de juin 2019. « Je prends beaucoup l’avion et j’aime ce mode de transport. Je compense volontairement les émissions carbone de mes vols, mais cette pratique encore marginale doit désormais être généralisée par les compagnies aériennes. Si l’industrie aéronautique continue à se défiler, à essayer de passer entre les gouttes, elle n’échappera pas à l’orage. La « honte de l’avion » va lui coûter de plus en plus cher. Elle aura perdu du temps, de l’argent et du capital sympathie. Et nous, nous aurons gagné quelques mégatonnes de CO2 en plus dans l’atmosphère… », déclare l’aéronaute suisse qui a prouvé avec son avion solaire « Solar Impulse » qu’un tour de la planète avec escale mais sans une goutte de carburant n’était pas qu’un vœu pieux.
Malgré ses faiblesses, la compensation carbone semble donc une des options les plus intéressantes à ce stade, tout en gardant en tête quelques chiffres. La France vise la neutralité carbone à l'horizon 2050 alors que, selon les récentes estimations, chaque année, un Français émet entre 10,6 et 12,8 tonnes de CO2. Selon Clément Fournier, « la surface forestière française estimée à 28% du territoire devrait donc être agrandie de 35% pour générer notre neutralité carbone. Et dans le monde, il faudrait théoriquement reboiser l’équivalent de 9 millions de kilomètres carrés, soit la taille du Sahara, pour compenser les 30 milliards de tonnes que nous produisons dans le monde ». Des chiffres qui invitent avant tout à agir de façon plus responsable par des gestes simples au quotidien plutôt qu’espérer un sauvetage in-extremis de notre planète via la compensation et la plantation d’arbres.

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