On l'ignore en Europe, mais le pionnier de l'équipement outdoor à grosse éthique écologique propose déjà une gamme alimentaire bio issue d’une production raisonnée aux États-Unis. Mais en 2020, Patagonia va plus loin et vendra textiles et alimentaire provenant de l'agriculture "régénératrice", persuadée que cette dernière est la seule à pouvoir sauver la planète. Explications.
Depuis sa création par Yvon Chouinard il y a plus de 40 ans, Patagonia milite pour la préservation de la Terre : pourcentage de bénéfices reversé à des associations environnementales, matériel propre, habits écologiques - la marque a abandonné dès 1996 le coton traditionnel au profit du 100% biologique, produits alimentaires bio, etc.. Mais cela fait quelques temps que les dirigeants de la marque ont une obsession : l'agriculture "régénératrice" (aussi connue sous le nom de "régénérative"), à laquelle ils prêtent la capacité de sauver le monde.
Qu'a donc cette dernière pour susciter un tel enthousiasme ? Pour les néophytes, l'agriculture régénératrice ressemble furieusement à la permaculture. Si toutes les chapelles de l’agriculture durable se recoupent dans un grand nombre de pratiques, celle-ci se distingue par ses objectifs et son champ d’action spécifiques : la régénération des sols. Elle se différencie en cela de la permaculture, processus plus global d’intégration de l’ensemble des activités humaines, dont l’agriculture, à l’environnement, en conformité avec les règles d’interdépendance des écosystèmes naturels.
L'agriculture régénératrice ambitionne donc non seulement de conserver la sphère environnementale et agricole dans un état satisfaisant, mais veut l'améliorer, comme l'ont fait les paysans depuis le néolithique. De quoi convaincre le fondateur de Patagonia, Yvon Chouinard, qui affirme que c'est "la meilleure chose que l'humanité puisse faire pour combattre le réchauffement climatique". Une vision partagée par la présidente de l'entreprise, Rose Marcario, qui a déclaré, en mai dernier à Business Insider : "L'agriculture chimique doit prendre le même chemin que les dinosaures, ou c'est nous qui allons le prendre".
ROC, le label tendance de 2020
Le secteur agricole est responsable d'environ un quart des émissions de gaz à effet de serre dans le monde. Pourtant, un sol sain, avec des systèmes racinaires intacts, peut contenir d'énormes quantités de carbone. Selon le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), l'agriculture est unique dans sa capacité de réduire à la fois les émissions, grâce à des pratiques agricoles durables, et de les capter, grâce à la séquestration du carbone dans les sols principalement (humus), mais aussi dans la couverture végétale.

Une unique cuillère à café de sol sain contient 7,5 milliards d'organismes vivants, et l'agriculture régénératrice vise à soutenir ces organismes en les aidant à retenir les nutriments, à combattre l'érosion et à éliminer les besoins de produits chimiques. Les hypothèses les plus optimistes des Nations Unies indiquent que la séquestration du carbone par des pratiques régénératives pourrait compenser les émissions mondiales totales de 10 %.
Aux États-Unis, des entreprises bio de différents horizons, dont Patagonia, ont créé la "Regenerative Organic Alliance" (ROA), une coalition sans but lucratif qui a mis sur pied une certification pour les producteurs régénérateurs autour de trois piliers : santé des sols, bien-être animal et équité sociale. Ce label, baptisé ROC, englobe non seulement les pratiques biologiques, mais aussi la santé des sols à long terme et les avantages économiques pour les agriculteurs.
L'alimentation, levier phénoménal
Or l'urgence est réelle, comme le martèle Yvon Chouinard : […] "Nulle part ailleurs la crise n'est plus pressante que dans l'industrie alimentaire. Aujourd'hui, la technologie moderne, la chimie et le transport se combinent pour mettre plus de distance que jamais entre les gens et leur nourriture. Nous récoltons le saumon sans discernement ou nous l'élevons dans des parcs d'engraissement en eau libre, ce qui met le saumon sauvage en péril. Nous surexploitons nos prairies, nous bourrons notre bétail d'antibiotiques et nous drainons des aquifères fossiles (une eau dans des souterrains profonds qui peut avoir des milliers ou des millions d'années, ndlr) pour arroser des cultures non durables. Les produits chimiques règnent en maître pour maximiser la production, et l'impact inconnu des organismes génétiquement modifiés plane sur toute l'industrie. En bref, notre chaîne alimentaire est brisée. [...]" Et Patagonia s'attache à trouver des solutions pour la réparer.
La société a lancé sa ligne d'aliments Patagonia Provisions aux États-Unis en 2014, en s'efforçant de trouver des partenaires responsables dans les domaines de l'agriculture, de l'élevage et de l'aquaculture. Plus ils en apprenaient, explique Birgit Cameron, directrice générale de Patagonia Provisions, plus ils se sont rendu compte que l'alimentation était l'un des plus grands leviers que l'entreprise pouvait activer pour aider la planète.

C'est ainsi que depuis 2017 elle a participé à l'établissement du label ROC et l'a expérimenté pendant deux ans à travers Patagonia Provisions. Sans préciser vers quel type de production elle se tournera, la marque explique, via son fondateur : "Au cours des mois et des années à venir, nous offrirons une sélection croissante d'aliments qui répondent aux enjeux environnementaux et nous continuerons à encourager le soutien des producteurs alimentaires locaux. Nous continuerons à travailler avec nos chefs favoris pour créer le genre d'aliments sains et nutritifs que nous aimons manger sur les sentiers ou [...] que nous partageons avec nos amis à la maison."
Habillés ROC mais pas nourris
Côté textile, Patagonia s'est déjà lancée dans l'agriculture régénératrice à travers le monde, notamment en Inde, où 160 fermiers indiens ont participé aux programmes pilotes du label ROC. La Chine est également de la partie, rapporte le South China Morning Post : l'entreprise s'y approvisionne en chanvre, dont la production nécessite beaucoup moins d'espace et d'eau que celle de cultures similaires, tout en faisant pression pour sa culture aux États-Unis.
Reste qu'il sera compliqué pour les Français de goûter aux produits issus de ces nouvelles pratiques agricoles, la marque n'estimant pas le marché européen assez "mûr" pour y implanter Patagonia Provisions. En revanche, le Vieux Continent va prochainement bénéficier de ses textiles label ROC, de quoi s'équiper en ayant la conscience tranquille.
Pour en savoir plus sur la vision de Patagonia de l'agriculture "régénératrice", vous pouvez regarder son film de 2016 sur le sujet, "Unbroken Ground" (sous-titres automatiques en anglais disponibles) :
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